La Montée

La vie est une ascension. Les années en sont les successives montagnes.

Quand on est jeune, d'un pas allègre, on gravit les premiers versants.

Ils sont parfumés comme un printemps. Les vallées bruissent du gazouillis des ruisseaux. Le gazon des prairies est tout semé de fleurs jolies.

Et l'adolescent monte en chantant!

On a 15 ans!...20 ans!... La vie est belle et gaie, comme la dentelle liquide des premières cascades qui s'étirent le long des rochers et où s'irise en perles et en diamants, le soleil... tout le soleil!

À 30 ans, le paysage se fait déjà plus sévère, la route, plus dure... les cailloux roulent sous les pieds.

Derrière les premières montagnes, on en découvre d'autres qu'on ne soupçonnait pas et qui apparaissent bien hautes. Que de pentes encore à gravir si l'on veut arriver à ce moment qu'on doit atteindre!

Pour certains, la fatigue commence à se faire sentir. Mais il faut la surmonter car le danger grandit.
Les précipices côtoyés sont plus nombreux, plus attirants.

On chante encore. Mais ce sont d'autres chants, en harmonie avec les échos profonds, qui viennent de la grande montagne et des sonnailles, mélancoliques et lointaines.

40 ans!... 50 ans!... On s'engage alors dans la sombreur religieuse des forêts de sapins, aux fûts droits comme les colonnes d'une cathédrale géante. Le ciel est plus proche.

On ne chante plus... et on se compte...

Que de compagnons restés en route! Les uns, las, découragés, se sont assis au bord du sentier de chèvres et ont renoncé. Les autres ont choisi de mauvais chemins et se sont égarés. Beaucoup ont été pris dans le vertige des avalanches et roulés par la boue des torrents.

60 ans!... Je voudrais bien m'arrêter!

- Pourquoi t'arrêter? À quoi bon être parti, si tu ne veux pas arriver!
- Monte encore! Monte toujours!

Voici maintenant les vrais glaciers, ceux que ne connaissent pas les gens d'en bas. L'escalade devient de plus en plus pénible.

Il neige sur la tête... Il neige sur les épaules... Il neige sur le coeur...

Le danger est partout et il s'ajoute à la fatigue.

Mais, quand on se retourne, on aperçoit sous ses pieds, loin, très loin... bas, très bas... de petites taches grises qui sont des villages. Dans ces taches, des points qui sont des maisons et entre ces points, d'autres petits points, plus minuscules encore qui sont des hommes. Des hommes qui, souvent, se haïssent et se mordent.

Alors on se redresse! À cette hauteur, comme l'air est pur, le calme absolu! Et puis, apercevez-vous ce diamant qui étincelle dans l'azur? c'est le sommet, la fin.

70 ans!... Allons, une dernière fois, le sac sur tes épaules. L'étape sera dure. Pourtant pas plus que les précédentes. Peut-être, moins.

Tu as pris l'habitude ...de monter, tu monteras! ...de te priver, tu te priveras! Et si la pente est trop raide, tu serreras les dents.

O volupté de marcher en silence, dans le silence!

Majesté des hautes cimes! Chaos féerique d'irréelles blancheurs! Abîmes d'effroi, troués d'aiguilles vertigineuses, autour desquelles, les ailes étendues, plane parfois un aigle solitaire et farouche.

Ivre de fatigue et de beauté, on n'est plus de la terre. Où êtes-vous, cages à mouches des hommes!

Comme on s'arrêterait volontiers!

Mais tout est un danger. Il ne faut pas s'endormir. Le sommeil, ici, serait sans réveil. Et à mesure qu'on gravit les dernières pentes plus faciles, la beauté s'étend... s'étend à l'infini.

L'homme, le vieillard commence à pressentir l'incommensurable artiste qu'est Dieu. Il en est écrasé.

"Je t'ai connu trop tard, aimé trop tard ! Et c'est le soir. Mes yeux encore pourront te voir".

Alors éclate l'hymne de la reconnaissance.

C'est le merci à Dieu qui a permis que j'échappe
     à tant de dangers de la montagne... à son orgueil...
     à tant de fleurs de neige, qui m'imploraient au bord des abîmes...
     qui m'a permis de passer sur ce pont de neige, lequel s'est écroulé sous les pas du suivant...

Pourquoi moi, ô Très Haut, et pas l'autre?

Enfin, voici le sommet!

Je n'y suis pas encore... mais je le vois, tel qu'il est. Je le vois face à face. Je le vois! Il se profile seul, maintenant dans le ciel.

Tout le reste n'existe plus... C'est le passé d'en bas.

Les païens se sont trompés... Il n'est pas vrai que celui que les dieux aiment, meurt jeune...

Pierre L'Ermite

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