Si je ne le lui dis pas...
Si je ne le lui dis pas...

Par Aletha Jane Lindstrom

"Un mot gentil, un geste délicat n'exigent qu'un petit effort
et font toujours un très grand bien."


La pluie printanière battait ma fenêtre et ne faisait qu'aggraver l'état dépressif dans lequel une longue convalescence m'avait plongée. Les cartes de souhaits de prompt rétablissement avaient cessé d'arriver et, de toutes les fleurs que j'avais reçues, il ne me restait qu'un chrysanthème offert par mes collègues professeurs. J'en arrachai distraitement les fleurs fanées, puis je feuilletai une revue. Je pris un tricot mais le déposai aussitôt. Ça ne servait à rien. Je me sentais inutile et oubliée dans un monde qui fonctionnait très bien sans moi.

Puis le facteur arriva. Comme d'habitude, il apportait une quantité de paperasses et quelques factures. Mais il y avait aussi une enveloppe blanche dans laquelle j'ai trouvé cette petite note, visiblement rédigée à toute vitesse:

"Ma chère Jane, Ma première classe commence dans un instant, mais je tiens à vous écrire ces quelques mots avant l'arrivée de mes élèves. Votre sourire et votre salut matinal me manquent aujourd'hui, comme d'ailleurs tous les jours depuis que vous êtes malade. J'espère que vous serez bientôt de retour parmi nous. Si ce petit mot vous étonne, dites-vous que c'est parce que je pense à vous et que je tiens à ce que vous le sachiez. Et si je ne vous le dis pas, comment le devinerez-vous?"

La signature était celle d'une collègue que je connaissais vaguement et que je croisais tous les matins en allant à l'école. Je n'avais pas pensé à elle depuis le début de ma maladie, et cependant elle s'était souvenue de moi et s'était donné la peine de m'envoyer ce mot bien simple.

Brusquement, le sentiment de désespoir qui m'habitait s'évanouit. Je manquais à quelqu'un. Après tout, ma présence sur terre servait à quelque chose. Je relus le message réconfortant, m'attardant à la dernière phrase:

"Si je ne vous le dis pas, comment le devinerez-vous ?"

Je n'aurais, bien sûr, pas deviné. Qui peut savoir ce qui se passe dans le coeur et la tête des autres, à moins d'un message, d'un geste!

Dans notre monde complexe et déshumanisé, trop nombreux sont ceux qui hésitent à exprimer leur amour, leur admiration, leur approbation. Et pourtant ces paroles pourraient apporter un peu de bonheur à une personne malheureuse ou l'aider à surmonter son désespoir. Une de mes amies écrivit un beau jour à la bibliothécaire qui avait travaillé longtemps à la bibliothèque publique qu'elle fréquentait durant son enfance. Elle tenait à la remercier d'avoir su cultiver chez elle l'amour des bons livres. La bibliothécaire lui téléphona pour lui dire à quel point elle était touchée:

"De tous les enfants qui ont fréquenté la bibliothèque, vous êtes la seule à m'avoir écrit."
Ce geste n'avait demandé à mon amie que quelques minutes et un timbre-poste, mais la bibliothécaire s'en réjouira longtemps.

S'agit-il d'un cas exceptionnel? Pas vraiment. Nous pourrions nous souvenir de quelqu'un qui a su embellir notre vie et nous ouvrir de nouveaux horizons. C'était peut-être un copain qui partageait notre amour de la nature ou une amie qui, par sa confiance inébranlable, nous a aidé à surmonter découragement et doute de soi pour parvenir au succès. Et pourtant, au-delà du simple merci, qui de nous s'est interrogé sérieusement sur la valeur du don reçu pour ensuite exprimer une gratitude sincère et sentie?

Nous ne devrions pas réserver nos remerciements aux grandes occasions. Dernièrement, à la caisse du supermarché, j'ai vu le monsieur devant moi sourire à la caissière, visiblement épuisée, et la féliciter de son habileté à emballer ses achats. Surprise par ces compliments, la caissière sourit à son tour; son visage s'illumina et les traces de fatigue s'estompèrent. Elle remercia le client et reprit son travail, la mine réjouie.

Il est évident qu'on ne peut pas toujours faire des éloges et qu'il y a parfois lieu de critiquer. Mais si nous nous contentons de critiquer, nous n'en tirons aucun avantage durable. Chaque jour, nous pouvons construire, démolir ou rester indifférents. Nous pouvons choisir de parler ou de nous taire. Notre décision peut n'avoir aucune répercussion sur qui que ce soit. Mais elle risque aussi d'en avoir.

Il y a quelques années, je travaillais avec une jeune enseignante stagiaire. Après plus de trois mois dans une classe particulièrement difficile, elle se vit confier, pour une semaine, une classe dans un centre de plein air. Voulant se spécialiser dans ce genre d'enseignement, elle accepta avec enthousiasme et ne ménagea aucun effort pour préparer des activités par lesquelles elle espérait communiquer à ces enfants de la ville son amour de la nature. Mais il plut quatre jours sur cinq et les enfants pataugèrent dans la boue durant des heures. Le dépaysement et le mauvais temps les rendaient maussades et grincheux. Lorsque le moment de repartir arriva enfin, la jeune femme vint vers moi, les larmes aux yeux:

"Je n'en étais pas tout à fait sûre, me dit-elle, mais maintenant je le sais. Je ne suis pas faite pour ce genre de travail. J'abandonne."

Nous nous dirigeâmes en silence vers l'autobus dans lequel les enfants commençaient déjà à s'engouffrer. Pendant que ses camarades se disputaient les meilleures places, une grande fille brune s'attardait auprès de nous. Au bout d'un moment, elle se décida à dire à la jeune stagiaire:

"Je voudrais vous remercier pour cette semaine et pour les choses que vous nous avez apprises. Vous savez, je n'avais jamais écouté le vent dans les arbres. C'est très agréable et je ne l'oublierai pas. J'ai écrit un poème pour vous."

Elle lui tendit un bout de papier et courut rejoindre les autres.

Après avoir lu les quatre lignes écrites au crayon, la jeune femme eut de nouveau les larmes aux yeux, mais cette fois elle pleurait de joie. Quant à moi, j'étais très reconnaissante envers cette fillette qui avait eu la délicatesse d'exprimer sa gratitude. Sans son geste, de nombreux enfants auraient été privés de l'affection d'une excellente enseignante.

Je m'aperçois soudain que je tiens encore en main le petit mot qui a déclenché cette réflexion. Comment pourrais-je jamais manifester assez de gratitude pour toute la force qu'il m'a insufflée?

Tout à coup, j'ai une idée. Je prends les clefs de l'auto. A quelques kilomètres de chez moi, une vieille fermière a déblayé un terrain vague et y a planté des fleurs. La vue de celles-ci me réjouit chaque fois que je passe par là et me remonte le moral. Cette femme sera sûrement heureuse de savoir combien j'admire ses plates-bandes.

Mais... si je ne le lui dis pas, comment le devinerait-elle?

* Publié dans Sélection du Reader's Digest en juin 1977 et repris en décembre 1987.

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